Et si apprendre à s’émerveiller était, au fond, apprendre à adorer ?
Arrêtez-vous un instant. Là, sur le sentier, une fourmi soulève une charge plusieurs fois plus lourde qu’elle et avance sans hésiter. Plus loin, une chenille tisse patiemment le cocon où se prépare une métamorphose qu’aucun ingénieur ne saurait reproduire. Et cette fleur, à vos pieds : observez la précision de ses pétales, l’accord de ses couleurs, le parfum qu’elle offre sans rien demander en retour.
Savoir s’émerveiller est une grâce. C’est la capacité de s’immobiliser devant le familier et d’y redécouvrir le prodige. Pourtant, depuis une dizaine d’années, je le constate autour de moi : ils sont de moins en moins nombreux, ceux qui savent contempler un paysage bucolique et y discerner la main du Créateur.
Le piège de l’admiration sans révélation
Paradoxe troublant : ceux-là mêmes qui s’émerveillent passent souvent à côté de l’essentiel. « Wow, dame nature nous offre tout un spectacle ! » entend-on couramment. Le drame se cache dans cette phrase. Au lieu de remonter de l’œuvre jusqu’à l’Ouvrier, de voir le Créateur et de le glorifier, on s’arrête à la créature et on l’adore à la place de Celui qui l’a façonnée.
L’apôtre Paul, dans son épître aux Romains, nomme ce glissement avec une clarté désarmante :
En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres… eux qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement. Amen ! Romains 1.20-21, 25
L’émerveillement, on le voit, n’est pas une fin en soi : il est un seuil. Franchi avec un cœur droit, il conduit à l’adoration. Ignoré, il s’arrête à la surface des choses. Comme le chante le psalmiste :
Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains. Psaume 19.2
Le verbe que David emploie ici mérite qu’on s’y attarde. Raconter traduit l’hébreu mesapperim (מספרים), un participe : les cieux ne racontent pas une fois, ils racontent sans cesse. La création n’est pas un tableau figé, c’est un récit perpétuel, une voix qui ne se tait jamais. Encore faut-il tendre l’oreille.
Au cœur des mots · פלא (pala)
La Bible possède un mot tout désigné pour ce qui nous laisse bouche bée : la racine hébraïque פלא (pala), « être extraordinaire, merveilleux, dépasser l’entendement ». De cette racine naissent les niphla’ot (נפלאות), les « œuvres merveilleuses » de Dieu que les psaumes célèbrent sans relâche : « Je raconterai toutes tes merveilles » (Psaume 9.2).
Or le même mot resurgit lorsque David contemple non plus le ciel, mais son propre corps : « Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse… tes œuvres sont admirables » (Psaume 139.14). S’émerveiller devant la fourmi, devant la galaxie ou devant le battement de son propre cœur, c’est nommer une seule et même réalité : la signature du Dieu qui fait des merveilles.
Deux hommes, deux regards levés
David connaissait cette voix. Avant d’être roi, il avait été berger, et combien de nuits avait-il passées à la belle étoile, la tête renversée vers un ciel que nulle lumière de ville ne venait ternir ? C’est là, sans doute, qu’est né le vertige qu’il confie ailleurs : « Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains, la lune et les étoiles que tu as créées : qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? » (Psaume 8.4-5). Remarquez-le : devant l’immensité, David ne se sent pas écrasé. Il se sent connu.
Job, lui, fit cette expérience au creux même de la souffrance. À ses « pourquoi » répétés, Dieu ne répondit pas par des explications, mais par une invitation à l’émerveillement : « Où étais-tu quand je fondais la terre ?… As-tu pénétré jusqu’aux sources de la mer ?… Connais-tu les lois du ciel ? » (Job 38). Une tournée éblouissante de la création — l’aigle et le bouquetin, les réservoirs de la neige, les constellations — fut le baume que Dieu posa sur les plaies de son serviteur. Comme si l’émerveillement, parfois, guérissait là où les mots échouent.
Une voix jusque dans notre biologie
Et si l’intuition de Job rejoignait ce que la recherche commence aujourd’hui à mesurer ? Saviez-vous que l’émerveillement laisse une trace jusque dans votre chimie intérieure ? Le champ d’étude est encore jeune, mais les résultats déjà publiés convergent de façon remarquable.
Ce que les recherches émergentes observent
L’inflammation. En 2015, une équipe de l’Université de Californie à Berkeley (revue Emotion) a comparé sept émotions positives — joie, fierté, gratitude, compassion… — pour voir laquelle s’associait le plus fortement à de faibles taux d’interleukine-6, un marqueur d’inflammation. C’est l’émerveillement qui est arrivé en tête. Le lien est corrélationnel et sans doute réciproque ; il n’en demeure pas moins frappant.
Le cortisol. En 2019, des chercheurs de l’Université du Michigan (revue Frontiers in Psychology) ont mesuré la salive de participants avant et après un contact avec la nature. Résultat : une baisse du cortisol, l’hormone du stress, d’environ 21 % par heure, l’effet étant optimal pour une vingtaine à une trentaine de minutes passées dehors.
Le système nerveux. Plusieurs travaux suggèrent que l’émerveillement renforcerait le tonus vagal et apaiserait la branche « combat ou fuite » du système nerveux, nous faisant basculer vers le repos et la récupération. Les données restent à confirmer, mais la tendance est encourageante.
L’humeur et le lien aux autres. En 2020, une équipe de l’Université de Californie à San Francisco (revue Emotion) a proposé à des aînés une courte « marche d’émerveillement » de quinze minutes par semaine. Après huit semaines, ils rapportaient moins de détresse au quotidien et davantage de compassion et de gratitude — un changement visible jusque dans leurs sourires, sur les photos prises en chemin.
Un fil relie toutes ces observations : l’émerveillement nous décentre. Les chercheurs parlent d’un « petit moi » (small self) — non pas un moi diminué, mais un moi remis à sa juste place dans un tableau infiniment plus vaste.
Or n’est-ce pas exactement ce que la foi appelle l’humilité ? David sous les étoiles, Job devant la tempête : tous deux se découvrent petits, et cette petitesse, loin de les abîmer, les apaise et les rapproche de Dieu. Ce que les laboratoires nomment aujourd’hui « petit moi », l’Écriture le connaît depuis longtemps sous le nom d’adoration. Dieu, dans sa sagesse, a inscrit dans notre corps même une réponse au mystère de ses œuvres : devant la beauté, nous nous apaisons. La science ne fait, à tâtons, que redécouvrir ce que la création proclame depuis toujours.
Une invitation pour aujourd’hui
Alors aujourd’hui, sortez. Marchez une quinzaine de minutes, sans téléphone, le regard tourné vers le dehors plutôt que vers vos pensées. Choisissez un détail — l’écorce d’un arbre, le vol d’un oiseau, la lumière qui traverse les feuilles — et arrêtez-vous-y vraiment. Puis faites le pas que tant de gens oublient : remontez de l’œuvre jusqu’à l’Ouvrier. Pour chaque merveille aperçue, rendez grâce à Celui qui l’a pensée. Vous découvrirez que le spectacle ne s’est jamais interrompu ; c’est nous, simplement, qui avions cessé de regarder.
Prière
Père, ouvre mes yeux. Trop souvent je traverse tes œuvres sans les voir, et j’admire le don en oubliant Celui qui donne. Apprends-moi à m’arrêter, à contempler, et surtout à remonter de la création jusqu’à toi. Que chaque merveille devienne une raison de te glorifier, et que mon émerveillement se change en adoration. Au nom de Jésus, amen.
Note d’introspection
Prenez un carnet, un moment de silence, et laissez ces questions travailler en vous.
- Quand vous êtes-vous émerveillé pour la dernière fois ? Vous êtes-vous arrêté à la beauté de la chose, ou avez-vous remonté jusqu’à son Auteur ?
- Y a-t-il, dans votre quotidien, des merveilles devenues si familières que vous ne les voyez plus — un visage aimé, votre propre respiration, le lever du jour ? Nommez-en une, précisément.
- Paul écrit que la création rend les hommes « inexcusables ». Qu’est-ce que cela éveille en vous : un malaise, une responsabilité, une gratitude ?
- Ce sentiment d’être petit, mais à sa juste place devant l’immensité de Dieu, vous effraie-t-il ou vous apaise-t-il ? Pourquoi, selon vous ?
- Cette semaine, quelle « marche d’émerveillement » concrète pourriez-vous inscrire à votre agenda ? Quand, où, et qu’aimeriez-vous y chercher ?




