Nous n’avons jamais eu autant d’images, de nouvelles et de sensations à portée de pouce. Et nous n’avons peut-être jamais eu autant de mal à nous émerveiller devant un arbre.
Me voilà rendu à un âge où je peux regarder en arrière avec un certain étonnement, et même un peu de tendresse. Le monde a changé si vite. Je revois encore l’année 1966, à Sherbrooke. J’avais douze ans. Sur la rue Galt, un barbier avait installé un téléviseur couleur dans sa vitrine — l’un des premiers du quartier à en posséder un — et une petite foule s’était rassemblée sur le trottoir. Mon père était là, tout près de moi. Nous regardions ce petit écran comme on regarde un miracle : silencieux, fascinés, presque intimidés. À ce moment-là, sans le savoir, nous contemplions une fenêtre nouvelle sur l’avenir.
Dans ce temps-là, nos joies avaient quelque chose de simple et de vrai. Une balle, une bicyclette, un frisbee, quelques blagues entre amis, un mauvais coup sans méchanceté, et une journée pouvait nous sembler bien remplie. On riait facilement. On s’ennuyait parfois aussi, mais même l’ennui avait sa place. Il nous apprenait à attendre, à inventer, à goûter les choses sans toujours en demander davantage.
Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que le monde entier entre dans nos yeux sans frapper à la porte. Nous ne savons plus seulement ce qui se passe dans notre rue, notre ville ou notre village ; nous portons en nous les drames, les réussites, les colères, les vanités et les désirs de la planète entière. Les réseaux sociaux nous donnent l’impression d’être informés, divertis, reconnus, parfois même accompagnés. Mais, tout doucement, ils nous habituent aussi à chercher la prochaine image, la prochaine réaction, la prochaine petite secousse intérieure.
Je ne veux pas parler de la dopamine comme d’une ennemie. Elle fait partie de nous. Elle appartient à ces mécanismes délicats par lesquels Dieu a permis que nous puissions ressentir de la joie, de l’élan, du plaisir et de la motivation. Mais lorsque nos désirs sont stimulés sans repos, quelque chose en nous se fatigue. La nouveauté perd vite son éclat, l’émerveillement devient ordinaire, et notre cœur se met à réclamer encore : plus d’images, plus d’émotions, plus de nouveauté.
Éclairage scientifique
Ce que la dopamine fait vraiment
On la surnomme souvent « la molécule du plaisir ». Les travaux de Kent Berridge et Terry Robinson suggèrent pourtant une réalité plus fine : la dopamine serait davantage liée au fait de vouloir (wanting) qu’au fait d’aimer (liking). Elle ne signerait donc pas la satisfaction, mais l’élan vers ce qui n’est pas encore obtenu.
Les recherches de Wolfram Schultz sur l’erreur de prédiction indiquent par ailleurs que les neurones dopaminergiques réagissent surtout à l’écart entre ce qu’on attendait et ce qu’on reçoit. Une récompense parfaitement prévisible finirait par ne presque plus les faire réagir ; une récompense incertaine, au contraire, maintiendrait le système en alerte.
Si ces modèles se confirment, ils éclairent une expérience que nous connaissons tous : le désir est souvent plus vif que la chose désirée. Et la promesse, plus puissante que la possession.
C’est ce que la psychologie moderne appelle l’habituation hédonique : cette tendance humaine à s’accoutumer rapidement aux événements positifs et à revenir à son niveau de bonheur initial. C’est le piège du « tapis roulant » : peu importe nos efforts pour acquérir ce que nous convoitons, la nouveauté se normalise, le plaisir s’émousse avec le temps, et ce qui nous émerveille aujourd’hui risque de nous paraître banal demain.
C’est ici que la Parole de Dieu vient doucement mettre de la lumière sur notre époque. L’apôtre Jean avait déjà identifié les rouages de ce tapis roulant psychologique lorsqu’il écrivait dans sa première épître :
« N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui ; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. »
— 1 Jean 2:15-16
Ce mot « monde » (kosmos en grec) ne vise pas la belle création de Dieu, mais ce système de valeurs et de pensées qui s’organise en dehors de lui : l’autosuffisance, la comparaison, l’orgueil, la possession et la recherche effrénée de ce qui brille. Jean en détaille les trois moteurs : la convoitise de la chair (la recherche des plaisirs immédiats), la convoitise des yeux (le matérialisme et l’attrait du paraître) et l’orgueil de la vie (la quête de statut et de pouvoir). Puis il rappelle que ce monde passe, et sa convoitise aussi, mais que celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. Je dois reconnaître que ce monde parle souvent très fort en nous. Il promet beaucoup à notre dopamine, mais il garde peu.
Ce qui a changé en une génération
Quand j’y repense, ce n’est pas la dopamine qui a changé depuis 1966. C’est le monde qui a appris à s’en servir.
En ce temps-là, il fallait marcher jusqu’à la rue Galt pour voir un écran couleur. La nouveauté était rare, et parce qu’elle était rare, elle avait du poids. Une nouvelle attendait le journal du matin. Une chanson attendait la radio. Une photo attendait le développement de la pellicule. Entre deux émerveillements, il y avait de l’attente — et l’attente, je le comprends seulement aujourd’hui, faisait partie du cadeau.
Un adolescent d’aujourd’hui peut recevoir en une heure d’écran plus d’images nouvelles que je n’en recevais en une saison complète. Et ces images ne sont pas seulement nombreuses : elles sont choisies, mesurées, ajustées. Elles arrivent au bon moment, dans le bon ordre, avec juste ce qu’il faut d’imprévisible pour qu’on veuille voir la suivante. Le défilement sans fin n’est pas un accident technique ; c’est une architecture. Elle repose précisément sur ce que la recherche a découvert de notre système de récompense : rien ne le tient en haleine comme une récompense incertaine.
Autrement dit, nos enfants ne sont pas plus faibles que nous ne l’étions. Ils affrontent simplement un adversaire infiniment mieux informé sur le fonctionnement de leur cerveau que ne l’était le téléviseur du barbier.
Les dangers qui guettent nos jeunes
Je voudrais les nommer simplement, sans dramatiser, mais sans les minimiser non plus. Car un danger qu’on ne nomme pas devient un danger qu’on ne surveille pas.
L’ennui devenu insupportable. Un jeune qui n’a jamais eu trois minutes de silence sans écran n’a jamais eu l’occasion d’apprendre ce que l’ennui produit en nous : la rêverie, l’invention, l’introspection, et parfois la prière. L’ennui n’est pas un vide à combler ; c’est un espace où l’âme se déplie.
L’attention fragmentée et le sommeil sacrifié. Lire un chapitre, écouter une personne jusqu’au bout, rester avec une idée difficile : ce sont des muscles, et ils se désentraînent. Quant à la nuit, elle est devenue le moment le plus tranquille pour défiler — or c’est justement la nuit que le cerveau consolide ce qu’il a appris et remet de l’ordre dans les émotions de la journée.
La comparaison permanente. Autrefois, on se comparait à une vingtaine de personnes de son quartier. Aujourd’hui, on se compare à la version la mieux éclairée de millions d’inconnus. Aucun cœur n’a été conçu pour soutenir cette compétition-là.
Le désir sans objet. C’est peut-être le plus triste. On finit par vouloir sans savoir quoi. On ouvre le téléphone sans raison, on le referme sans joie, et on recommence vingt minutes plus tard. C’est le tapis roulant qui tourne à vide.
Éclairage scientifique
Le cerveau adolescent : l’accélérateur avant le frein
La recherche en neurodéveloppement suggère que les circuits de la récompense (notamment le striatum ventral) atteignent leur pleine réactivité dès l’adolescence, tandis que le cortex préfrontal — siège de l’inhibition, de la planification et de la mise en perspective — poursuivrait sa maturation jusque vers le milieu de la vingtaine. Les travaux de Laurence Steinberg et de B. J. Casey décrivent cet écart comme un déséquilibre temporaire : l’accélérateur est prêt avant le frein.
Cela n’enlève rien à la liberté ni à la responsabilité de nos jeunes. Cela indique simplement qu’ils entrent dans des environnements conçus pour capter l’attention avec un système de régulation encore en chantier.
Sur les écrans eux-mêmes, la prudence reste de mise : les données demeurent débattues, les effets mesurés sont souvent modestes et la causalité difficile à établir. Plusieurs équipes signalent toutefois des associations entre usage intensif des réseaux sociaux, perturbation du sommeil et symptômes anxieux ou dépressifs, en particulier chez les adolescentes. L’hypothèse d’une désensibilisation du système de récompense par surstimulation, souvent avancée par analogie avec les substances, reste pour sa part une piste discutée — et non un fait démontré.
Quand la forêt ne dit plus rien
Voici ce qui m’inquiète le plus, et ce qui a motivé cette méditation.
Proposez une marche en forêt à un jeune qui vient de passer deux heures dans un flux d’images. Souvent, il trouvera cela… plate. Long. Silencieux. Et, physiologiquement parlant, il n’a pas tout à fait tort : comparée à ce qu’il vient de vivre, la forêt ne délivre presque rien. Pas de coupure toutes les deux secondes, pas de surprise, pas de chiffre qui monte, pas de réaction immédiate.
Ce n’est pas que la forêt a perdu sa beauté. C’est que le seuil a monté. Et quand le seuil monte, ce sont toujours les choses douces qui disparaissent en premier : un lever de soleil, le visage de quelqu’un qui parle, un silence partagé, un verset lu lentement. La surstimulation ne détruit pas notre capacité de jouir ; elle détruit d’abord notre capacité de jouir de peu.
Éclairage scientifique
La fascination douce
Le psychologue Stephen Kaplan a proposé la notion de fascination douce (soft fascination) : la nature retient l’attention sans la saisir. Le mouvement des feuilles, l’eau, la lumière occupent doucement le regard tout en laissant l’esprit libre de vagabonder. Selon sa théorie de la restauration de l’attention, c’est précisément ce type de sollicitation qui permettrait à l’attention volontaire de se reconstituer.
Une étude publiée en 2015 par Gregory Bratman et son équipe a observé que des participants ayant marché quatre-vingt-dix minutes en milieu naturel rapportaient moins de ruminations que ceux ayant marché en milieu urbain, avec une activité moindre dans une région préfrontale associée à la rumination. L’échantillon était modeste, et ces résultats demandent à être confirmés à plus large échelle.
Les neurosciences décrivent par ailleurs un réseau du mode par défaut, qui s’active lorsque nous ne sommes occupés à aucune tâche précise, et que la recherche associe à la réflexion sur soi, à la mise en sens et à la projection dans le temps. Si cette lecture se confirme, elle suggère une chose troublante : une attention constamment captée n’a jamais l’occasion d’entrer dans le mode où elle se comprend elle-même.
Le prophète Ésaïe posait déjà la question, et elle traverse les siècles sans une ride :
« Pourquoi pesez-vous de l’argent pour ce qui ne nourrit pas ? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas ? »
— Ésaïe 55:2
Salomon, ou le premier homme à courir sur le tapis roulant
Bien avant nos écrans, un homme a poussé l’expérience jusqu’au bout. Salomon avait les moyens de ne rien se refuser, et il ne s’est rien refusé. Il a bâti des maisons, planté des vignes, créé des jardins et des vergers, creusé des étangs, amassé l’argent et l’or, réuni des chanteurs et des chanteuses. Il a méthodiquement fait ce que nous faisons de façon désordonnée avec un téléphone : il a cherché la stimulation suivante.
« Tout ce que mes yeux avaient désiré, je ne les en ai point privés ; je n’ai refusé à mon cœur aucune joie… Puis, j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits, et la peine que j’avais prise à les exécuter ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent. »
— Ecclésiaste 2:10-11
Ce qui me bouleverse, c’est qu’il ne dit pas : « ce n’était pas bon ». Il dit : « cela n’a pas tenu ». L’expérience était réussie, et pourtant elle laissait un homme vide. Salomon n’a pas échoué à obtenir. Il a échoué à être rassasié.
Élie, et ce que le bruit nous empêche d’entendre
Il y a un autre récit qui me revient toujours quand je pense à cette question du seuil. Élie, épuisé, se réfugie à Horeb. Dieu lui demande de se tenir sur la montagne. Et là se produit une scène d’une puissance extraordinaire :
« Et voici, l’Éternel passa. Et devant l’Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l’Éternel n’était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre : l’Éternel n’était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu : l’Éternel n’était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. »
— 1 Rois 19:11-12
Dieu se trouvait dans ce qui avait la plus faible intensité de tout le récit. Le vent, le séisme et le feu auraient saturé n’importe quel système nerveux. Le murmure, lui, ne force rien. Il attend une oreille disponible.
Et c’est bien là le danger spirituel de notre époque, plus encore que le danger nerveux : un cœur habitué au vent, au tremblement et au feu n’entend plus les murmures. Non pas parce que Dieu a cessé de parler, mais parce que nous avons monté le seuil à partir duquel quelque chose nous atteint. Le psalmiste le disait autrement : « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu » (Psaume 46:11). L’arrêt n’est pas une pause avant la connaissance de Dieu ; il en est la condition.
Le chemin du retour
Le Psaume 37:4 m’apparaît alors comme une invitation pleine de douceur : « Fais de l’Éternel tes délices, et il te donnera ce que ton cœur désire. » Je ne crois pas que ce verset veuille dire que Dieu répondra à tous nos caprices. Il nous montre plutôt un chemin plus profond : lorsque Dieu devient notre délice, notre source de joie n’est plus dépendante des stimulations extérieures et changeantes. Nos désirs eux-mêmes commencent à être transformés. Le cœur cesse peu à peu de courir seulement après ce qui stimule ; il apprend à aimer ce qui demeure.
Mais je ne veux pas terminer sur une idée. Je veux terminer sur des gestes, parce que le seuil se redescend lentement, et seulement par la pratique.
Trois gestes pour redescendre le seuil
- Marcher sans écouteurs. Une fois par semaine, une heure dehors, sans musique, sans balado, sans téléphone dans la main. Les premières fois seront pénibles. C’est bon signe : c’est le seuil qui redescend.
- Protéger le premier quart d’heure du matin. Avant toute lumière d’écran, un verset, une fenêtre, un café. On donne au cerveau une première image lente plutôt qu’un premier flot rapide.
- Instaurer un sabbat numérique. Quelques heures chaque semaine, en famille, où les appareils dorment dans un tiroir. Et découvrir, surpris, que l’on se remet à parler.
Alors, en avançant dans cette réflexion, je comprends un peu mieux ceci : tout ce qui dépend uniquement de la nouveauté, de la possession ou de la stimulation finit par s’user. Le visible passe, la convoitise se fatigue elle-même, et le monde change plus vite que notre capacité de le retenir. Mais lorsque notre regard se tourne vers l’invisible — la foi, l’amour, la Parole, la volonté de Dieu — le cœur respire autrement. Il découvre une joie plus lente, mais infiniment plus profonde et plus durable. Une joie qui n’a pas besoin d’être remplacée sans cesse, parce qu’elle prend sa source en Celui qui demeure.
Prière
Seigneur,
Tu as créé mon désir, et tu ne me demandes pas de l’éteindre. Tu me demandes de le tourner vers toi.
Pardonne-moi les heures où j’ai cherché dans le bruit ce que tu m’offrais dans le silence. Abaisse en moi le seuil de l’émerveillement. Rends-moi sensible à un arbre, à un visage, à un verset.
Garde nos jeunes, qui grandissent dans un monde qui connaît si bien leur cerveau et si peu leur âme. Donne-leur le goût des joies lentes.
Et quand tout se taira enfin, que je sache reconnaître ton murmure doux et léger.
Amen.
Note d’introspection
- Quelle est la première chose que je regarde le matin, et la dernière que je regarde le soir ? Qu’est-ce que cela révèle de ce qui occupe réellement mon cœur ?
- Quand ai-je ressenti pour la dernière fois un émerveillement qui ne venait d’aucun écran ? Qu’est-ce qui l’avait rendu possible ?
- Y a-t-il dans ma vie une stimulation à laquelle je reviens sans y trouver de joie véritable ? Qu’est-ce que je cherche vraiment derrière elle ?
- Si l’ennui est l’espace où l’âme se déplie, quelle place lui ai-je laissée cette semaine ?
- Quel geste concret — un seul — puis-je poser dès demain pour redescendre mon seuil et réapprendre à entendre le murmure ?



