Il y a quelques semaines, dans la cuisine, j’ai entendu une de mes filles parler à son petit garçon. Le ton. Le rythme. La pause juste avant la phrase importante. La main posée sur l’épaule avant de corriger l’écart. J’ai eu l’impression troublante de m’entendre moi-même, trente ans plus tôt, dans une autre cuisine.
Elle n’avait rien copié consciemment. Elle n’avait jamais pris de notes. Elle avait simplement grandi près de moi.
C’est à la fois le plus beau et le plus redoutable des constats.
Le métier le plus risqué du monde
Parmi les métiers les plus risqués et les plus dangereux du monde, je persiste à croire que celui de parent mérite la palme. Père de dix enfants, grand-père de quatorze petits-enfants et, au moment d’écrire ces lignes, arrière-grand-père d’un petit garçon, je peux vous assurer que le regard dans le rétroviseur est riche en leçons. Maryse et moi voyons clairement comment nos bons coups, tout comme nos erreurs, se répercutent sur notre progéniture — et cela jusque dans les générations qui suivent.
Le danger de ce métier ne tient pas au risque physique. Il tient à ceci : nous travaillons sans filet, sans formation préalable, sur une matière vivante qui enregistre tout — y compris ce que nous croyions avoir dit tout bas.
« Ce n’est pas dans la trentaine que tu pars subitement en affaire. Les projets proviennent des rêves que tu auras semés dans l’incubateur de leur cerveau dès la sortie du sein maternel. »
— Claude Duquette
Ce qui se dépose dans l’incubateur
Que nous le voulions ou non, nous ne sommes jamais certains de la tournure exacte que prendra la vie de nos enfants. Mais une chose demeure : ce que vous déposez dans le cerveau de vos tout-petits finira, un jour ou l’autre, par remonter à la surface. La science moderne, et plus particulièrement la neurobiologie du développement, fait aujourd’hui écho à cette intuition ancienne.
Éclairage scientifique
Les travaux en neurodéveloppement suggèrent que, durant les toutes premières années, le cerveau de l’enfant formerait jusqu’à un million de nouvelles connexions neuronales par seconde. C’est la fenêtre de plasticité la plus large de toute l’existence humaine : le câblage se fait pendant que nous parlons, pendant que nous nous fâchons, pendant que nous pardonnons.
La recherche sur les « neurones miroirs » indique par ailleurs qu’observer un geste activerait chez l’observateur des circuits voisins de ceux qui commandent le geste lui-même. Chez l’humain, l’ampleur exacte de ce mécanisme fait encore l’objet de débats scientifiques, mais la tendance générale semble constante : l’enfant n’apprend pas seulement ce qu’on lui dit, il télécharge ce qu’on lui montre.
Enfin, les données émergentes en épigénétique laissent penser que le climat affectif des premières années pourrait influencer la façon dont certains gènes s’expriment, sans pour autant modifier le texte de l’ADN. L’incubateur est biologique ; les semences qu’on y dépose, elles, sont émotionnelles et spirituelles.
Si vous souhaitez approfondir cette question, je l’aborde plus longuement dans mon récent livre « Un cœur selon Dieu ».
Quel bonheur indescriptible, ensuite, de regarder en avant et de constater que ces semences ont porté du fruit. Voir ses enfants s’épanouir, choisir un conjoint, tracer leur propre chemin. Et surtout — c’est le privilège le plus émouvant — les écouter éduquer leurs propres enfants en reprenant, sans même s’en rendre compte, les valeurs qu’ils ont reçues.
Une promesse plus ancienne que la neurobiologie
« Instruis l’enfant selon la voie qu’il doit suivre ; et quand il sera vieux, il ne s’en détournera pas. »
Proverbes 22.6
Étude du mot · חָנַךְ (ḥanak)
Le verbe traduit ici par « instruis » est ḥanak. Il ne signifie pas d’abord « faire la leçon ». Dans l’hébreu biblique, il sert à inaugurer, à dédicacer : on l’emploie pour la dédicace d’une maison neuve (Deutéronome 20.5) et pour celle du temple. C’est la racine du mot Hanoukka, la fête de la Dédicace. Éduquer un enfant, ce n’est donc pas le remplir : c’est l’inaugurer. Consacrer une vie à sa destination bien avant qu’elle sache marcher.
Une lecture juive traditionnelle rapproche aussi ce verbe du palais, ḥek : la sage-femme frottait le palais du nouveau-né d’un peu de suc de dattes pour éveiller le réflexe de succion. Dans cette image, éduquer, c’est donner à l’enfant le goût de ce qui est bon avant même qu’il puisse le nommer.
Et la suite du verset surprend davantage. « Selon la voie qu’il doit suivre » traduit עַל־פִּי דַרְכּוֹ (al-pi darko), littéralement : selon sa voie à lui. Non pas selon la voie que vous aviez rêvée pour lui. Selon la sienne. L’éducation biblique n’est pas un moule qu’on impose ; c’est un jardinage attentif au type de semence qu’on a reçu.
Loïs, Eunice, Timothée : trois générations dans l’incubateur
La Bible nous donne un exemple d’une justesse presque troublante pour un grand-père. Quand l’apôtre Paul veut rappeler à son jeune disciple d’où lui vient sa solidité, il ne parle ni de son école, ni de son ordination, ni de ses talents.
« Je garde le souvenir de la foi sincère qui est en toi, qui habita d’abord dans ton aïeule Loïs et dans ta mère Eunice, et qui, j’en suis persuadé, habite aussi en toi. »
2 Timothée 1.5
Il remonte deux générations en arrière. Jusqu’à une grand-mère. Loïs n’a probablement rien vu de ce que son petit-fils allait devenir : les voyages, les Églises, les lettres qu’on lirait vingt siècles plus tard. Elle a simplement vécu sa foi devant une petite fille qui deviendrait une mère, qui à son tour vivrait sa foi devant un garçon.
Le mot grec traduit par « sincère » est ἀνυπόκριτος (anypokritos) : littéralement « sans masque », le terme de l’acteur de théâtre précédé d’une négation. Ce que Loïs a transmis n’était pas une performance religieuse. C’était la même femme devant l’assemblée et devant l’évier. Les enfants ne se laissent pas berner par les rôles ; ils héritent de ce qui est joué en coulisses.
Plus loin, Paul rappelle à Timothée qu’il connaît les Écritures « depuis son enfance ». Le grec dit ἀπὸ βρέφους (apo brephous) : depuis le nourrisson. Depuis le nouveau-né. Bien avant les arguments, bien avant les explications, bien avant qu’il puisse comprendre un seul mot de théologie. Dès l’incubateur.
Et si le rétroviseur fait mal ?
Je ne peux pas écrire ces lignes sans penser aux parents dont le rétroviseur est douloureux. Ceux qui ont semé, prié, veillé — et qui regardent aujourd’hui un enfant parti dans une direction qu’ils n’avaient pas choisie.
Proverbes 22.6 est un proverbe, pas un contrat. Le livre des Proverbes énonce des principes généraux sur la manière dont la vie fonctionne habituellement, non des garanties mécaniques. Nous avons beau y consacrer toutes nos forces et des années entières, nous ne serons jamais certains des choix ni des orientations que prendra notre descendance.
La preuve la plus solennelle en est que Dieu lui-même a été un Père parfait, dans un jardin parfait, et que ses enfants ont malgré tout choisi une autre voie.
« Car l’Éternel parle. J’ai nourri et élevé des enfants, mais ils se sont révoltés contre moi. »
Ésaïe 1.2
Semer n’est pas récolter. Une semence peut dormir très longtemps sous la terre gelée. Dans la parabole du fils prodigue, le père ne court pas après son fils dans le pays lointain ; il court le jour où il l’aperçoit revenir. Ce que vous avez déposé dans l’incubateur ne s’est pas évaporé. Il attend son printemps.
Prière
Père, tu m’as confié des vies avant que je sache quoi en faire.
Pardonne-moi ce que j’ai semé sans y penser.
Prends ce que j’ai semé de bon et fais-le lever bien après moi.
Apprends-moi à inaugurer mes enfants plutôt qu’à les façonner à mon image,
et à vivre devant eux sans masque, comme Loïs devant Eunice.
Pour ceux que j’attends encore, garde mon regard sur le chemin.
Amen.
Note d’introspection
- Si mes enfants ou mes petits-enfants imitaient aujourd’hui ma façon de gérer la contrariété, qu’est-ce que je verrais apparaître chez eux dans vingt ans ?
- Quelle est la différence entre l’homme ou la femme que je suis en public et celui ou celle que je suis à la maison ? Qu’est-ce que cette différence enseigne à ceux qui m’observent ?
- Est-ce que j’éduque mon enfant « selon sa voie à lui » — ou selon celle que j’aurais aimé prendre moi-même ?
- Quel rêve précis puis-je déposer cette semaine dans l’incubateur d’un tout-petit de mon entourage, par une parole, un geste ou une confiance accordée ?
- Y a-t-il un héritage reçu de mes propres parents que je transmets sans l’avoir jamais examiné ? Est-il bon à garder, ou est-ce à ma génération de l’arrêter ?
Prenez un instant aujourd’hui pour examiner l’héritage silencieux que vous transmettez. Si chaque attitude, chaque regard et chaque geste modèlent l’architecture intérieure de la prochaine génération, quelle vision du monde êtes-vous en train de cultiver dans l’incubateur de leur esprit ?




