Prendre place aux côtés des cœurs brisés
L’œuvre du sculpteur Roger Langevin met en scène trois adolescents, légèrement plus grands que nature, assis sur deux bancs de pierre. Au premier regard, on pourrait croire que les deux jeunes de droite tentent d’inclure la personne esseulée dans leur conversation. Il n’en est rien. L’artiste lui-même le confie : chaque posture, chaque angle de tête incarne l’un des trois rôles du drame de l’intimidation — l’intimidateur, le témoin, la victime.
L’espace vacant près de la victime n’est pas un oubli du sculpteur. C’est une invitation. Quiconque s’y assoit prend, par sa seule présence, position contre l’intimidation. Lorsque cette version virtuelle de l’œuvre circule sur le Web, son message prend toute sa portée. Si j’ai choisi de m’asseoir dans cette photo, c’est que ce banc vide, je l’ai connu de l’intérieur. J’ai été cet adolescent seul, et l’émotion m’a saisi en plein cœur en découvrant cette sculpture — comme si, des décennies plus tard, quelqu’un venait enfin s’asseoir à mes côtés.
Un fléau qui s’invite dans nos maisons
Aujourd’hui, ce problème est bien pire qu’à mon époque. Il ne reste plus confiné dans la cour d’école : il se glisse désormais sous les couvertures, dans la lumière bleue d’un écran, à l’heure où l’on devrait pouvoir enfin se sentir en sécurité. L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) souligne qu’en 2022-2023, 41 % des élèves du secondaire ont rapporté avoir subi de la violence physique, verbale ou de la cyberintimidation. Le harcèlement ne s’arrête plus aux portes de l’école : les menaces et l’exclusion des communautés en ligne touchent plus de 16 % des adolescents, poursuivant l’anxiété jusque dans le refuge de leur propre chambre.
Les enquêtes de Statistique Canada confirment la corrélation directe entre cette hausse et la détresse psychologique : jusqu’à 42 % des filles et 30 % des garçons victimes d’intimidation déclarent un niveau sévère de problèmes affectifs, d’anxiété sociale et de symptômes dépressifs. Derrière chacun de ces pourcentages se cache un visage, un enfant qui rentre à la maison et qui referme la porte de sa chambre un peu plus fort que la veille. Ne croyons-nous pas que ce drame mérite mieux qu’un chiffre dans un rapport ?
Ce que la douleur sociale fait au cerveau
Des études en neurosciences, notamment celles de la chercheuse Naomi Eisenberger, suggèrent que le rejet social et l’exclusion activeraient certaines des mêmes régions cérébrales que la douleur physique, dont le cortex cingulaire antérieur dorsal. Le cerveau d’un adolescent intimidé semblerait, dans une certaine mesure, traiter la moquerie ou l’exclusion comme une blessure réelle. Cette piste de recherche, encore explorée, pourrait expliquer pourquoi les mots blessent si profondément — et pourquoi une présence bienveillante, comme celle qu’incarne le banc vacant de Langevin, peut avoir un effet apaisant mesurable sur la détresse ressentie.
Le courage de s’interposer
Il est temps de nous interroger : serions-nous de ceux qui s’interposent entre l’intimidateur et la victime, ou de ceux qui détournent le regard, soulagés que ce ne soit pas leur tour ? Notre société, de plus en plus individualiste, cherche ses propres intérêts et redoute les positions délicates. Pourtant, la Bible nous exhorte à prendre soin des personnes abusées et à les défendre.
« Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, protégez l’opprimé ; faites droit à l’orphelin, défendez la veuve. »— Ésaïe 1:17
La justice et l’intervention ne sont pas toujours des réflexes naturels face à l’effet de groupe ou à la peur des représailles. C’est un acte de courage moral qui s’apprend, s’exerce et se cultive au quotidien — souvent au prix de sa propre popularité.
« Rendez justice au faible et à l’orphelin, faites droit au malheureux et au pauvre, sauvez le misérable et l’indigent, délivrez-les de la main des méchants. »— Psaume 82:3-4
Ce texte est d’une grande force d’action. Il rappelle que la foi ne se limite pas à la compassion intérieure : elle exige une intervention concrète pour arracher les personnes vulnérables de l’emprise psychologique ou physique de leurs agresseurs.
Étude de mot — נָצַל (natsal) : délivrer, arracher
Dans Psaume 82:4, le mot hébreu traduit par « délivrez-les » est נָצַל (natsal). Ce verbe ne décrit pas un geste passif de sympathie : il évoque l’action d’arracher quelqu’un des mains de son agresseur, comme on arracherait une proie de la gueule d’un prédateur. Le même verbe est employé ailleurs dans l’Ancien Testament pour décrire la délivrance d’Israël hors d’Égypte (Exode 3:8). Défendre l’opprimé, au sens biblique, n’est donc pas un sentiment : c’est une intervention physique et déterminée pour soustraire une personne vulnérable à l’emprise de celui qui la maltraite.
Esther : celle qui a risqué le trône pour ne pas se taire
Esther aurait pu se taire. Devenue reine par un concours de circonstances qu’elle n’avait pas cherché, elle vivait à l’abri des murs du palais pendant que son peuple, les Juifs de tout l’empire perse, était condamné à l’extermination par le décret du puissant Haman. Personne n’aurait su qu’elle avait gardé le silence. Personne, sauf elle — et Dieu.
Son cousin Mardochée, lui, refuse de la laisser détourner le regard :
« Qui sait si ce n’est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ? »— Esther 4:14
Se présenter devant le roi sans y être appelée pouvait lui coûter la vie — c’était la loi. Esther le savait. Et pourtant, après trois jours de jeûne, elle prononce les mots les plus courageux de tout le récit :
« J’irai vers le roi (…) et si je dois périr, je périrai. »— Esther 4:16
Elle ne s’est pas contentée de compatir depuis la sécurité de son palais. Elle a traversé la cour, elle s’est tenue debout devant le pouvoir, elle a nommé l’injustice à voix haute — et son peuple a été sauvé. Comme la personne qui ose s’asseoir sur le banc vacant de la sculpture de Langevin, Esther a choisi d’associer son nom, sa position, son avenir à celui des menacés plutôt qu’à celui des puissants.
Ce que le prénom d’Esther porte encore aujourd’hui, c’est cette promesse tranquille : parfois, une seule personne qui refuse de se taire suffit à changer le sort de plusieurs.
Prière
Seigneur, donne-moi le courage d’Esther pour les temps comme celui-ci. Quand je verrai le banc vacant près d’un cœur brisé, donne-moi la force de m’y asseoir, même si cela me coûte. Apprends-moi à ne pas détourner le regard devant l’injustice, mais à intervenir avec sagesse et amour. Que je sois, pour quelqu’un autour de moi, la présence qui rassure plutôt que le silence qui abandonne. Amen.
Note d’introspection
- Ai-je déjà été témoin d’une situation d’intimidation — à l’école, au travail, en ligne — où j’ai choisi le silence plutôt que l’intervention ? Qu’est-ce qui m’a retenu ?
- Comme Esther, suis-je prêt à risquer un peu de ma sécurité, de mon confort ou de ma réputation pour défendre quelqu’un de vulnérable ?
- Mardochée a dit à Esther : « pour un temps comme celui-ci ». Y a-t-il, dans ma vie en ce moment, un « temps comme celui-ci » où ma voix ou ma position pourrait protéger quelqu’un ?
- Y a-t-il, dans mon entourage actuel, une personne qui occupe le « banc vide » — isolée, mise à l’écart — près de qui je pourrais choisir de m’asseoir cette semaine ?
- Qu’est-ce que Dieu me dit, à travers Ésaïe 1:17, Psaume 82:3-4 et l’exemple d’Esther, sur ma responsabilité envers ceux que je pourrais protéger et que je n’ai pas encore défendus ?
Mains Ensemble — défendre les plus vulnérables, jusqu’au bout du monde
« Faites droit à l’orphelin » (Ésaïe 1:17) — ce verset résonne d’une façon particulière pour notre organisation Mains Ensemble, qui soutient des enfants orphelins au Pakistan. Défendre l’opprimé ne s’arrête pas aux frontières de notre quartier ; c’est un appel qui traverse les continents.




